[CORSE-MATIN] La troisième voie qui met (presque) tout le monde d’accord

[CORSE-MATIN] La troisième voie qui met (presque) tout le monde d’accord

Place Publique, l’émission de RCFM en partenariat avec Corse-Matin est consacrée ce midi au port de Bastia. Parmi les invités, le président de l’Exécutif qui a créé la surprise en dévoilant une nouvelle option, celle du Portu Novu.

Faut-il créer un port de commerce ou étendre l’actuel ? » Vous avez… douze ans. Même lieu, même thème, une tout autre époque.

Il y avait dans l’amphithéâtre du lycée du Fango une étrange sensation de retour vers le futur. Une heure durant, ce midi sur l’antenne de RCFM, responsables économiques, politiques, représentants associatifs de la société civile, livrent sans concession leurs arguments sur l’infrastructure portuaire Bastiaise.

En 2007, c’est dans ce même lycée que des centaines de participants se réunissaient planchant tels des terminales sur un devoir de philosophie et dans des ambiances parfois survoltées. Le débat avait déchaîné les passions à tel point qu’il en reste aujourd’hui encore, la trace dans les mémoires.

Le port de Carbonite vient par exemple, régulièrement hanter les séances du conseil municipal de Bastia, comme un feu couvant dans le camp de l’opposition. Le projet validé en 2007 par la commission nationale du débat public puis par l’Assemblée de Corse n’a jamais vu le jour. Alors, la tentation est grande de replonger dans les méandres du passé pour en extraire les responsabilités.

Finalement, les invités, épargnent au public comme aux auditeurs, un climat prématuré de campagne électorale et d’infertiles polémiques, préférant se consacrer à ce qu’il convient de faire dorénavant.

Cette place publique a ainsi le mérite de clarifier la nature du débat. Il ne s’agit plus de savoir si la nécessité de créer une infrastructure portuaire à Bastia existe ou non mais où, quand et comment.

Gilles Simeoni, le président de l’Exécutif, met sur la table les contours d’un projet inédit : l’option d’une troisième voie. U Portu Novu, situé trois cents mètres plus au nord de l’ancien projet de port de la Carbonite. Éventualité révélée en exclusivité et qui sera soumise au même titre que les deux premières à un nouveau débat public. Gilles Simeoni promet : « Nous voulons aller vite, c’est une priorité pour notre majorité. »

Une annonce qui n’enlève pas son humour à Francis Riolacci, conseiller municipal d’opposition, assis dans les rangs du public et qui aura le mot de la fin : « Je suis bien content de savoir que le port de la Carbonite se fera … à la Carbonite. »

Les Bastiais espèrent seulement ne pas avoir à attendre douze ans pour assister à la manœuvre.

Un port de commerce, un choix de société

Il y avait à l’époque parmi les opposants au port de la Carbonite de farouches défenseurs de l’environnement, inquiets – à juste titre – du sort des herbiers de posidonies et d’autres plus marqués politiquement qui plaidaient pour une maîtrise des transports, favorables à une extension du port actuel pour éviter de sombrer « dans le tout tourisme ».

Des positions partagées encore aujourd’hui. C’est le cas pour Eric Simoni représentant du mouvement nationaliste Corsica Libera. Quand il prend la parole, c’est d’abord pour rappeler la nature « truquée » selon lui du débat engagé en 2007 : « Les spécialistes travaillaient dans un cadre contraint, on leur avait dit qu’il n’y avait pas d’autres options. Or, agrandir le port actuel c’était le projet de Corsica Libera. Je pense aujourd’hui encore qu’il faut faire avancer cette idée, l’étudier en détail et on verra bien ensuite qu’on n’aura pas besoin d’autre chose. »

Gilles Simeoni se montrait également hostile à la Carbonite, déplorant un projet « surdimensionné par rapport aux prévisions de trafic pour les années futures. Il y avait des difficultés également liées au respect de l’environnement marin et surtout la menace de disparition pure et simple d’un lieu très cher aux Bastiais, la plage de l’Arinella. » Et s’appuyant sur les récentes statistiques de l’observatoire des transports : « On le voit bien aujourd’hui puisque la part de l’aérien pour la première fois devance le maritime en termes de trafic passager. »

Pour Pierre-Laurent Santelli, défenseur de l’environnement qui intervient depuis la salle, « il ne s’agit pas de mener un débat technique mais de réfléchir au projet de société. Veut-on un développement du tout tourisme, une saturation de nos infrastructures routières et hospitalières ? Nous savons que ces voies-là nous mènerons dans le mur. Avons-nous besoin de ce modèle de développement ? C’est la seule question à se poser véritablement. »

Pierre Savelli maire de Bastia revenant sur le débat de 2007 se rappelle « qu’on nous demandait de choisir entre une mauvaise solution d’un côté et un projet impensable de l’autre. Je suis heureux qu’un nouveau débat sur ces trois projets soit engagé aujourd’hui dans la transparence et en toute connaissance de cause. Par ailleurs, la véritable question qui doit se poser à Bastia c’est l’articulation de cette infrastructure avec son agglomération, son centre-ville, et une politique de transport, d’intermodalité adaptée« .

Sandra carlotti

« Quinze années perdues » mais un port retrouvé… à la Carbonite

Le risque d’un nouveau débat était de voir resurgir les névroses du passé et demeurer sur des postures figées, dans un duel stérile « pour ou contre ». Jusqu’ici, on avait deux options, le réaménagement du port de commerce existant ou bien l’implantation d’une nouvelle infrastructure sur le site de la Carbonite.

Mais Gilles Simeoni a coupé court aux vieilles querelles en annonçant une troisième hypothèse de travail : une version revisitée du projet de la Carbonite, plus décalé vers le nord de quelques centaines de mètres ce qui permettrait notamment d’épargner partiellement la plage de l’Arinella. On prévoit aussi une digue plus courte. Du coup, le débat s’est aussi déporté sur un autre terrain.

Le président de l’exécutif aura créé la surprise en évoquant cette nouvelle perspective tout en prenant soin de « ne pas trop déflorer le sujet qui doit être abordé à l’Assemblée de Corse le mois prochain« . Soulignant qu’une équipe dédiée est déjà à l’œuvre avec le concours de la DGA transport.

« Un port du XIX e siècle »

Aujourd’hui, il semble que l’on s’accorde plus ou moins sur le bien-fondé d’un grand port pour Bastia. Les installations actuelles datent du XIXe siècle, comme le rappelait Stefanu Venturini, vice-président de la CCI de Bastia, délégué aux ports, « le reprofilage de l’ensemble du bassin permet l’accueil de navires plus grands mais les conditions de travail, de déchargement, demeurent problématiques, notamment en termes de sécurité. Sans compter les difficultés liées aux aléas météorologiques qui obligent parfois à fermer le port, la pollution, les nuisances sonores et visuelles.

 « Six accidents se sont produits cette année dont quatre ont entraîné le blocage à quai des bateaux. 120 remorques passent tous les jours par Bastia, le tunnel n’est pas accessible aux véhicules transportant des matières dangereuses. Il est important d’avancer, et il faut une vision sur l’avenir, le prochain port doit être adapté aux générations futures, pour éviter de réinvestir dans quelques années de l’argent public« .

« Une présentation fallacieuse »

Peu importe le lieu où se situera le port, à quelques centaines de mètres près, pour François Tatti, président de la Cab, qui prend acte du nouveau projet mais réclame plus d’informations sur le contenu : « Car un port doit certes, régler les problèmes maritimes, mais aussi répondre aux besoins de la ville et de l’agglomération, en particulier en matière de création d’emplois. Et que fait-on du port actuel ? Que va devenir le secteur de la Carbonite ? Il faut réserver 100 ha, assure-t-il, pour faire de la logistique intéressante sur le grand Bastia. »

Jean Zuccarelli, membre de l’opposition bastiaise, ancien président de l’Adec, défenseur ardent du dossier, dénonce une perte de temps considérable pour Bastia et la Corse : « Le projet de la Carbonite a été stoppé net en 2014 dans l’attente des fameuses études complémentaires requises par ses détracteurs. Quatre années ont passé, on devrait être prêt aujourd’hui à donner le premier coup de pioche ! Ce choix de trois ports est une présentation fallacieuse !  »

« Il faut un port pour cent ans »

Dans l’assistance, Pierre Mattei, président du Directoire de la Corsica Ferries, estime « impensable que la Corse ne dispose pas encore d’une infrastructure majeure« . Pour lui, c’est une évidence : « Bien sûr, il faut un port ! Se pose-t-on la question de savoir s’il faut du haut débit ? Et il faut un port pour cent ans ! On a déjà pris trop de retard, il faut respecter la loi mais faire vite. »

Et l’on prendra encore du retard si les modifications apportées au projet initial nécessitent un nouveau débat public, selon Jean Zuccarelli : « Décalé de quelques centaines de mètres, voilà le projet de la Carbonite rebaptisé et paré de toutes les vertus ! tempête-t-il, pointant aussi le blocage en conséquence des projets de la ville. En 2014, nous avons mis le port de la Carbonite au cœur de la campagne parce que les Bastiais ont le droit de choisir le port qu’ils auront pour cent cinquante ans !  »

« Un nouveau déversoir du tout tourisme »

Critiques « injustifiées » pour le député Michel Castellani : « On ne peut reprocher à la majorité de ne pas avoir avancé. On peut progresser par modules. Nous serons là pour aider à réaliser ce pari. » Jean Malpelli, président des plaisanciers du vieux port, considère « qu’il est temps de tourner la page. Bastia est une ville asphyxiée, elle ne peut se permettre d’attendre davantage et elle doit être visionnaire sur la question« . Pierre-Laurent Santelli, représentant de l’association U Levante, revient sur les transformations apportées au port de commerce actuel, pour assurer une transition, « un milliard de centimes pour financer le quai censé accueillir les navires de croisière. Et on a rétréci le bassin pour des terre-pleins destinés aux remorques. Va-t-on ouvrir un nouveau déversoir du tout tourisme ? »

« Les défenseurs de la Carbonite avaient raison ! »

Francis Riolacci va déclencher des applaudissements par une intervention aussi courte que percutante, « on joue sur quelques mètres mais finalement le port sera bien à la Carbonite ! s’écrie-t-il, outré. Ceux qui ont opté depuis quinze ans pour ce choix avaient raison ! Comment le maire de la ville a-t-il pu affirmer récemment qu’il pouvait penser à l’avenir de Bastia sans penser à l’implantation du port ? »

Gilles Simeoni aura le mot de la fin, il affirme que ce port constitue bien une priorité, mais il faudra très probablement repasser par un nouveau débat public, le précédent étant caduc depuis septembre 2015. « J’ai toujours considéré le projet de la Carbonite avec circonspection, ajoute-t-il. Il est surdimensionné, son impact économique trop lourd, il n’est pas pensé dans une perspective globale car c’est aussi un port pour la Corse. » Autre aspect à prendre en compte, le coût de l’investissement serait inférieur au précédent projet qui se situait dans une fourchette à géométrie variable (213 M¤ et jusqu’à 500 M¤).

« Une vision stratégique »

« En arrière-plan de ce choix, il y a tout le développement urbain de Bastia à prendre en compte, et l’on ne peut penser au port du XXI e siècle sans considération pour les autres ports de Corse. Ce qui m’intéresse, concluait-il, c’est la vision stratégique. »

Quant à fixer un calendrier, il reste prudent : « S’avancer pour un premier coup de pioche en 2021 serait mentir mais je m’engage sur un calendrier de l’Assemblée de Corse qui ne subirait pas de retard. »

Reste à connaître la configuration de Portu Novu, troisième du genre. Faudra-t-il des études complémentaires, techniques, environnementales ? Quelle activité pour le bassin désaffecté ? Questions en suspens… Seule certitude à ce stade, le débat n’est pas près de tarir sous son angle politique.

Hélène Romani

Verbatim

Stefanu Venturini, vice-président CCI Bastia : « Il y a trop de politiques dans la salle, on ne va pas refaire le débat des municipales. »

Un lamaneur : « Cette troisième solution, c’est pour noyer le poisson… »

Un architecte : « Et pourquoi pas un port plus au Sud ? »

Eric Simoni, Corsica Libera : « Le projet de Corsica Libera, c’est pas le projet du Ribombu... »

Gilles Simeoni, président de l’exécutif de Corse : « On peut recourir aux nouvelles techniques de caissons et de pieux qui permettent aux courants de se faire. »

Stefanu Venturini : « Au lieu de créer des valeurs ajoutées sur l’île, on les a créées ailleurs. »

Eric Simoni : « Le port de Toga est un emplâtre, on aurait dû faire des études supplémentaires. »

 Gilles Simeoni : « Il faut se raccorder par capillarité aux grands corridors européens. »

Eric Simoni : « Les habitants de Lupino ne sont pas nés avec un masque à gaz, ce ne sont pas des mutants. »

Jean Zuccarelli : « En quoi u Portu Novu est-il différent de la Carbonite ? C’est une présentation fallacieuse. »

Pierre Mattei, Corsica Ferries : « Se demander s’il faut un port à Bastia c’est comme savoir s’il faut amener le haut débit dans les villages. »

Stefanu Venturini : « Nous avons un port qui date du XIX e siècle, le seul port où les bateaux ne peuvent trouver refuge en cas de tempête. »

Michel Sorbara, maire de Valle-d’Orezza : « Le quai Est est exposé à des vents de 190 km /h. Leurs amarres arrachées, deux navires s’y sont fracassés. A l’arrivée des bateaux, le débarquement des camions perturbe considérablement le trafic routier« .

Jean-Martin Mondoloni : « Quinze années perdues ! Peut-être parce que le débat était mal posé ou que des forces de résistance se sont mises en œuvre ? Mais on s’est trouvé beaucoup d’excuses pendant quinze ans. »