[LA LETTRE – CCI DE CORSE] L’économie corse en mode « survie »

[LA LETTRE – CCI DE CORSE] L’économie corse en mode « survie »

Si nous devions illustrer par une métaphore le confinement imputable au coronavirus et son triste cortège de désastres économiques et sociaux, ce serait celle de… l’interrupteur.

Quand le gouvernement l’a actionné, tout le pays s’est retrouvé quasiment plongé dans le noir. En revanche, lorsqu’il s’est agi de rallumer la lumière en prenant la décision de déconfiner, l’éclairage est resté très tamisé et les territoires toujours immergés dans la pénombre.
La Corse n’échappe pas à la règle. Au contraire, son insularité a accentué le phénomène. L’économie est en veilleuse et seul du combat peut rejaillir la lumière. C’est la mission que s’assigne la toute nouvelle CCI de Corse qui a le doigt posé sur l’interrupteur avec pour seul objectif de rétablir l’éclairage et de l’intensifier pour un avenir baigné par davantage de clarté. Comme le dit un adage populaire, à toute chose malheur est bon.
Juste avant l’épidémie, nos deux institutions consulaires ont pris la décision courageuse de ne faire qu’une. Ce n’était pas gagné d’avance mais aujourd’hui, tout le monde peut s’en féliciter. Il ne pouvait y avoir initiative plus opportune. En effet, pour espérer sortir de l’ornière dans laquelle notre économie locale a été profondément enlisée par la crise sanitaire, la CCI de Corse apparaît bien comme l’outil le plus fiable, le plus solide et le plus sécurisant.
Certes, il sera nécessaire de peaufiner rapidement l’organisation interne imposée par la récente fusion afin d’huiler tous les rouages, de mieux fédérer les énergies et se construire une vision globale pour instaurer une stratégie cohérente.
Tout un chacun, au sein de la chambre régionale, a à cœur de remonter la pente. Et, on le sait, elle est désormais abrupte.
La dernière décennie avait été marquée, dans le domaine économique qui est le nôtre, par une croissance constante avec pour point d’orgue un « pic » d’activités enregistré en 2018. L’année dernière, la morosité économique ambiante sur le plan national a traversé la mer et s’est traduite par une inflexion, un tassement qui instillait déjà une certaine inquiétude. Avec le virus, c’est la chute libre. On n’atteint pas globalement la moitié des activités de 2019 et certains secteurs, comme ceux du tourisme et des transports, sont à l’étiage. Pour l’aérien, par exemple, même si un cordon ombilical a pu être préservé, c’est un scénario catastrophe. De nombreuses compagnies, nationales et internationales, ne se relèveront pas de la crise et, par voie de conséquence, le pont aérien avec la Corse s’en trouvera forcément fragilisée. Du coup, c’est une grande partie du travail accompli depuis plusieurs années pour élargir les horizons de nos liaisons avec le continent et l’Europe qui s’effondre sur lui-même. Là encore, plusieurs saisons seront nécessaires pour retrouver le rythme de croisière des fréquences aériennes.
En espérant que la prolongation des concessions qu’autorisent légalement les circonstances exceptionnelles de la crise, soit décidée dans les meilleurs délais par la Collectivité de Corse, puissance concédante.

Un contexte difficile qui s’est compliqué

Notre maison elle-même a souffert avec des pertes estimées à 35 millions d’euros et un fonctionnement contraint malgré l’engagement de ses personnels. Mais elle n’a pas regardé les événements les bras ballants…
Pourtant, plusieurs obstacles se sont dressés sur le chemin et pas des moindres. D’abord, dans son décret relatif à la phase II de la sortie de crise, en date du 31 mai, le Premier ministre a suscité une émotion aussi vive qu’inattendue car il maintenait pour notre seul territoire les limitations pour les déplacements entre la Corse et le continent. Rien ne laissait présager une telle mesure dans une région où le virus ne circulait presque plus et dont le préjudice était d’autant plus grand qu’elle a été largement relayée dans les médias nationaux. De quoi porter un coup très dur au moral des professionnels du tourisme insulaire. Le tir a été rectifié rapidement par les services de Matignon mais le mal était fait.
Dans un communiqué public, le Collectif des Consulaires et des Organisations professionnelles épanchait sa profonde amertume : « Cette ségrégation est à la fois liberticide pour les Corses et totalement inéquitable pour le redémarrage des flux touristiques (…) Que personne n’en doute, nous ne laisserons pas disqualifier l’économie de la Corse et condamner injustement les femmes et les hommes, qui travaillent dur et honnêtement depuis de longues années, à la ruine par quelque autorité administrative que ce soit. » Ensuite, de manière plus ciblée, il a fallu réagir vite et de manière déterminée auprès des autorités préfectorales après la décision des services de la Police aux Frontières d’arrêter les contrôles à 18h30 à l’aéroport Sainte- Catherine de Calvi. La réduction de la plage horaire, qui a mis vent debout les professionnels de Balagne, était ressentie comme un coup de grâce alors que les efforts déployés par ces derniers étaient déjà considérables. Enfin, on a légitimement craint que l’instauration d’un « green pass » pour les visiteurs, souhaitée par la majorité territoriale, joue l’effet d’un épouvantail. Là encore, il aura fallu engager une longue et franche discussion avec le président du Conseil exécutif de Corse au terme de laquelle une série de résolutions communes a été prise dans le but de donner toutes ses chances à la saison estivale en maintenant un niveau pertinent de sécurité sanitaire. Le président du Conseil exécutif a même exprimé la volonté de faire participer les représentants du monde économique aux négociations à intervenir avec le gouvernement, plus particulièrement sur les moyens à mettre en œuvre pour limiter les dégâts de la crise sur les court, moyen et long termes. La CCI de Corse a même reçu mandat pour représenter les signataires tout au long de ces négociations.

Un plan d’urgence soumis à Bruno Le Maire : appel du pied au Ministre…de la relance

Mais si ces négociations ont toute leur utilité, la chambre régionale a anticipé en prenant le taureau par les cornes à travers l’élaboration d’un plan d’urgence qui mérite l’attention et le soutien du gouvernement.
C’est la raison pour laquelle le président Jean Dominici s’est adressé directement à Bruno Le Maire qui, depuis l’élection présidentielle avait effectué deux déplacements en Corse que l’on peut qualifier de globalement productifs. D’ailleurs, c’est sous son impulsion qu’avait été diligentée une mission de l’Inspection générale des Finances dont le rapport a été justement intitulé Pour une économie corse du xxIe siècle : propositions et orientations.
Dans la foulée, à l’initiative de la chambre cette fois, le cabinet GoodWill, qui avait mis au jour le handicap généré par les « coûts cachés » qui minaient les entreprises, soulignait plus encore les fragilités et les difficultés structurelles de l’économie insulaire inhérentes à la texture et à l’organisation particulière de nos branches d’activités, ce qui les rend plus difficiles encore à gommer.
« L’arrêt brutal des activités et, plus encore, des mobilités, la forte réduction des flux et des volumes prévisionnels, toutes les incertitudes qui sont venues impacter la reprise et le redémarrage pour les mois résiduels de saison encore exploitables, les contraintes administratives et sanitaires aussi indispensables soient-elles, sont autant de facteurs dont vous savez la toxicité économique, et donc l’urgente et impérieuse nécessité de les combattre » a écrit notamment le président Dominici au ministre de l’économie et des Finances.
Puis il informe ce dernier qu’en appui des mesures gouvernementales nationales dont il salue l’ampleur et le sens de l’anticipation, la CCI de Corse a déployé une première série de dispositifs locaux en tête desquels des plans de reconnexion des lignes aériennes et maritimes et un fonds de soutien aux entreprises avec notamment des prêts à taux zéro.
Mais il fallait aller plus loin et vite. La chambre attend beaucoup des mesures réalistes, dans leur mise en œuvre comme dans leur financement, issues de l’étude confiée à EY & Associés, l’un des plus éminents cabinets d’audit financier au monde (voir par ailleurs).
En réalité, la CCI de Corse souhaite ardemment mettre sur la table un véritable plan d’urgence dont le ministre est rendu destinataire, tout au moins dans ses grandes lignes car il s’agira de l’approfondir et de le concrétiser main dans la main avec l’état et la Collectivité de Corse. Le bout du tunnel n’est envisageable que si tout le monde avance ensemble en regardant dans la même direction.
Pour ce faire, en conclusion de son courrier à Bercy en date du 16 juin dernier, Jean Dominici dit sa volonté d’évoquer avec le ministre l’articulation des plans et travaux, des réflexions et programmes de toutes les parties prenantes y compris les initiatives de l’Europe dont l’importance, particulièrement pour l’espace méditerranéen, est de nature à favoriser l’émergence de solutions fiables et durables.
« Ces démarches, ces échanges et ce dialogue sont pour nous d’une importance vitale. La forte mobilisation inédite, la fédération de l’ensemble des acteurs du monde consulaire et économique aux côtés du Conseil exécutif de la Collectivité de Corse, sont nos marqueurs de l’ampleur des enjeux, les témoignages de nos espoirs, du respect et de la confiance que nous portons vers votre haute autorité. »
Aussi, Jean Dominici assure se mettre à la disposition de Bruno Le Maire pour un échange voire une rencontre sous la forme que celui-ci jugera opportune mais dans les meilleurs délais possibles compte tenu de l’importance des enjeux tant au niveau économique que sur le plan social, les deux étant indissociables.
Un rendez-vous que ne contrarie pas le remaniement gouvernemental. Au contraire, la « relance » est son nouveau challenge.

L’urgence a sa feuille de route

Le plan d’urgence soumis à Bruno Le Maire s’étire sur plusieurs volets.
Dans un premier temps, à horizon immédiat, il s’agit d’adapter les mesures nationales, celles annoncées dans le cadre du Plan Tourisme comme celles, plus récentes, décidées le 10 juin en Conseil des ministres.

Les attentes sont au nombre de quatre :

  • Prolongement de la période d’éligibilité à l’activité partielle jusqu’au début de la future saison touristique estivale, soit avril 2021, afin de reconnecter correctement les TPE/PME aux rythmes économiques du tourisme corse, mais également extension du périmètre d’éligibilité à l’ensemble des TPE/PME et artisans insulaires du moment que l’empreinte touristique, qu’elle soit directe, indirecte ou induite, concerne tous les secteurs ;
  • Constitution d’un fonds ou adaptation d’un PGE, un prêt garanti par l’État, spécifique, qui aura pour principale caractéristique de prendre le relais, via le programme Sustegnu de la CdC, des PGE classiques au printemps 2021, période au-delà de laquelle débuterait la période de remboursement avec une bonification sur toute la durée du prêt ;
  • Constitution, toujours en partenariat avec la CdC, d’un fonds de prêts participatifs Covid-19 destinés aux publics économiques éloignés du secteur bancaire et ce, en complément du Fonds de Solidarité ;
  • Allègements des charges fiscales et sociales proportionnels aux variations enregistrées en termes de chiffres d’affaires relatifs à la fréquentation touristique au titre de 2020.

Mais l’urgence du redémarrage de l’activité économique exige dès à présent des mesures offensives qui vont doper la reprise en imbriquant dans un bloc cohérent la prolongation et l’extension di CIIC (crédit d’impôt investissement corse), l’extension du bénéfice de la ZDP (zone de développement prioritaire) et des mesures sociales permettant de corréler l’ensemble des mesures d’urgence et de redémarrage sur la base de dispositifs de type Zones Franches d’Activités.

De même, il sera indispensable de plancher à une meilleure connexion de ces options aux différentes sources de financement, secteur bancaire, BPI, Banque des Territoires et autres outils financiers.
Enfin, une stratégie de relance et de transformation doit être conçue pour la prochaine rentrée. L’objectif est de mettre à l’étude, d’une part, un programme dédié à des investissements spécifiques à la phase post-crise et, d’autre part, la panoplie des réformes budgétaires, fiscales, sociales et institutionnelles dans la perspective d’un plan à moyen terme, de l’ordre de trois à cinq ans. Un plan dynamique et en rupture avec le modèle économique ancien.
Un des enjeux majeurs de cette transformation sera naturellement celui de la diversification de notre économie qui réserve une place prépondérante à l’intégration des productions locales et des circuits courts, tout ce qui peut concourir à consolider les initiatives et les investissements des entrepreneurs, actuels et futurs, du tissu insulaire.
Le décor est planté pour tirer la Corse vers le haut au moment où la nécessité s’en fait le plus sentir. Entre l’état, la CDC, la CCI de Corse, c’est l’union des esprits et des moyens qui doit prévaloir sur toute autre considération.
Le temps n’est pas aux tergiversations ou aux arrières pensées politiques. Le temps est à l’action.

Article paru dans l’édition n°1 (Juillet-Août 2020) de La Lettre – CCI de Corse

N°1 - LA LETTRE - CCI DE CORSE