Revue de presse

[CORSE-MATIN] CCI, une page se tourne. Un chapitre reste à écrire

Ce 1er janvier 2020, les trois chambres de commerce et d’industrie de la Corse ne feront plus qu’une. Une évolution historique qui a reçu la bénédiction du gouvernement. L’occasion de se remémorer ce que fut la CCI 2B au fil du temps, des hommes et des épreuves…
Le 1 er janvier donc, les trois institutions consulaires seront réunies en un établissement public unique pour répondre, assurent les promoteurs du projet, à un impératif d’union politique et administrative, de gestion cohérente des équipements de transport concédés par la collectivité de Corse et de mutualisation des moyens.

Un choix historique pris dans un environnement économique dont les difficultés, structurelles et conjoncturelles, ne datent pas d’hier : éloignement géographique, marchés aussi étroits que le réseau routier, défaut d’attractivité suffisante pour les entreprises, accès limité aux nouvelles technologies de l’information. Pour l’ensemble des élus consulaires, c’est l’organisation la plus adaptée à la taille du territoire et à tous ces handicaps auxquels sont venues se greffer, ces dernières années, les coupes claires opérées par le gouvernement dans les fonds propres des organismes consulaires (700 000 euros pour le seul réseau insulaire cette année).

La nouvelle CCI de Corse adossera son maillage territorial à deux CCI locales, à Bastia et Ajaccio. Un format taillé, dit-on, pour être musclé et offensif. « L’avenir, c’est l’union des forces », déclarait récemment dans nos colonnes Jean Dominici, président consulaire 2B en sursis, certes, mais pressenti pour prendre les rênes de la nouvelle entité.

❚ UNE NOUVELLE CULTURE UNITAIRE

La CCI de Corse s’inscrit dans le droit fil de l’évolution institutionnelle et de l’avènement d’une collectivité territoriale unique. Le principe d’un rattachement de la première à la seconde est acquis. Un transfert qui fera l’objet d’une étude approfondie avant d’être entériné par le Parlement après avis de l’Assemblée de Corse. On assure aussi que ce nouveau schéma ne portera aucun préjudice à la proximité indissociable de la réussite des actions qui seront menées sur le terrain en faveur des 21 000 ressortissants. « Que la représentation élue des entreprises parle désormais d’une seule voix est une exigence absolue, dit encore Jean Dominici. S’agissant des ports et aéroports, l’approche unitaire permettra d’harmoniser les systèmes d’information, d’améliorer la gestion des trafics et de maintenir un haut niveau de sûreté. »

La CCI de Bastia et de la Haute-Corse cessera donc d’exister telle qu’elle a été pendant précisément 176 ans, 10 mois et 10 jours.

Lorsqu’un aussi gros chapitre de l’histoire se referme, on pose un ultime regard sur le passé avant de se tourner résolument vers l’avenir. Un passé riche sur les plans économique et humain, mouvementé, traversé de périodes fastes et d’épreuves.

Le palais consulaire de Bastia constitue un des fleurons architecturaux de la cité. La présence de Vulcain et de Mercure sur sa belle façade grise qui fait face à la mer évoque les mythes de l’Antiquité et le Phénix qui renaît toujours de ses cendres. C’est le premier des sentiments ressentis lors-qu’on feuillette les pages qui rappellent que les défis d’an-tan n’étaient certainement pas moins périlleux à relever que ceux de demain.

❚ « L’INDUSTRIE EST ENCORE DANS SON ENFANCE »

La chambre de Bastia est une vénérable institution. Elle est l’héritière de la Chambre consultative de manufactures, fabriques, arts et métiers créée par un décret du 12 Germinal an XI (2 avril 1803) qui comptait parmi ses membres des notables plus ou moins oubliés qui avaient pour nom Pierre Giordani, Noël Gregori, Jean-Baptiste Rinesi…

À l’époque, la Corse exporte ses vins d’apéritif, du cédrat, du bois, du fromage de chèvre et de brebis et quelques produits de la pêche et de la chasse. La rentrée importante de devises provenait de ceux qu’on désignait par « Américains », ces Corses partis faire fortune aux Antilles, au Venezuela et dans toute l’Amérique centrale, aux États-Unis, et rentrés au pays. De l’argent qui permettait d’importer des produits alimentaires de base, farine, viande, huile, etc.

Puis, c’est une longue traversée du désert qui prend fin avec un courrier du sous-préfet de Bastia en date du 26 septembre 1821. Ce dernier sollicite sa réactivation dans un territoire, dit-il, « où l’industrie est encore dans son enfance et où elle aurait besoin d’un encouragement particulier ».

Le choix de Bastia comme siège s’impose naturellement. Les premières frictions sont constatées lorsqu’en 1826, le préfet doit remplacer les négociants récalcitrants au renouvellement de leur collège…

Il faut attendre 1843 pour qu’une chambre de commerce, telle qu’elle perdurera, soit créée à Bastia, la ville étant qualifiée par le président du tribunal de commerce « d’entrepôt général de la Corse qui surpasse toutes les autres cités par sa population maritime, ses bâtiments de commerce et ses recettes douanières. L’industrie, elle-même, a aussi de grandes chances d’avenir. Des forges s’y établiraient à coup sûr, la fabrique de soie s’y développe, les marbres et granits que possède la Corse pourraient être exploités et les échanges entre la France et l’Italie constitueraient pour notre île une ère nouvelle de prospérité. »

❚ PREMIERS VOLS COMMERCIAUX EN 1947

La chambre de commerce de Bastia est officiellement créée par ordonnance royale du 22 février 1843 et s’installe au palais de justice. Composée de 48 membres, l’assemblée électorale désigne son bureau et son premier président, Louis Bertarelli. Sa vocation demeurera régionale jusqu’à la création de la chambre de commerce d’Ajaccio en 1899.

En 1860, elle est dissoute par le sous-préfet dont le favoritisme à l’égard de certains négociants au moment de la révision de la liste est mis publiquement en cause par le président Joseph Valery.

Depuis la loi du 19 février 1908, les membres sont élus au suffrage universel. Avec le décret du 22 décembre 1972, la chambre compte 24 membres élus dans les catégories commerce, industrie et services. Les ressources du port sont assurées par les péages sur les passagers et les marchandises, celles des aéroports par les taxes d’atterrissage et de stationnement des aéronefs.

La desserte commerciale avait commencé en 1947 avec les Dewoitine 138 de la compagnie Air France qui atterrissent sur une piste en terre. Dix ans plus tard, le bilan comptable de la chambre consulaire fait apparaître une recette de 11 millions de francs de taxes d’atterrissage à Poretta et de 6 millions à Calvi-Sainte-Catherine.

❚ AU CŒUR DE LA RENAISSANCE ÉCONOMIQUE

La date d’inauguration du nouvel hôtel à l’emplacement actuel est inconnue, les archives centenaires ont été ensevelies sous les décombres des bombardements de 1943. Mais la chambre de commerce de Bastia, dont le port avait été la cible privilégiée de l’ennemi, jouera un rôle déterminant dans la réparation des dommages de guerre et la résurrection de l’économie car, au lendemain de la Libération, la situation est catastrophique : aux immenses dégâts matériels s’ajoute la pénurie des matières premières.

D’emblée, la préfecture la charge de la répartition de l’essence et des pneumatiques aux commerçants. Mais plus important, il faut faire renaître l’esprit d’entreprise. Le renouveau passe par la reconstruction du port fortement sinistré : jetée Saint-Nicolas démolie, quais délabrés et innombrables épaves gisant dans son bassin. Il s’agit aussi de reconstituer son outillage, les grues sont à terre, l’éclairage et la distribution d’eau ne sont plus opérationnels, la moitié du réseau ferré n’existe plus, les hangars sont à reconstruire. Vingt-cinq millions de francs sont investis dans la modernisation des installations. Les chantiers progressent lentement. En 1963, plusieurs quais ne sont pas reconstruits. D’ailleurs, aussitôt les travaux achevés, la chambre de commerce envisage l’extension du port – une histoire sans fin – et une gare maritime, et met en œuvre l’édification d’un chai à vin et de silos à ciment toujours en fonction.

Le 22 janvier 1968, le président Pierre Biancarelli, dans son discours d’installation, se réjouit « de l’achèvement du môle à car-ferries et du parking de mille places ».

Quant au palais consulaire, il fera lui-même l’objet d’une reconstruction annoncée en avril 1946 par François Billoux, ministre de l’Urbanisme en visite en Corse. Des travaux retardés pour des querelles entre les entreprises et les Ponts et Chaussées mais aussi par des débats internes interminables pour savoir si le grand escalier doit être en marbre ou en bois…

❚ CHOC PÉTROLIER ET SERVICE PUBLIC DU TRANSPORT

C’est en tout cas à l’étage que le président François Luigi dira solennellement, en 1950, que la production corse « ne peut être et ne peut que demeurer artisanale » et suggère la création d’un label de qualité. Dans la foulée, il se battra pour la sauvegarde des arrêtés Miot qui subit leurs premières restrictions. En 1957, il participe à la constitution de la Somivac pour la mise en valeur des terres agricoles et de la Setco axée sur le tourisme, construction d’hôtels, aménagement des sites et du réseau routier. Les années 70 seront éprouvantes, crise internationale du capital, choc pétrolier mais aussi les événements d’Aleria qui font fuir les touristes. Les investissements sont au point mort et le BTP souffre en raison de la chute vertigineuse des permis de construire. Contre vents et marées, la chambre continuera à développer ses infrastructures de transport, à créer des zones d’activités commerciales et à soutenir la formation des jeunes. Sous l’impulsion de Jean Lançon, l’Assemblée vote à l’unanimité en faveur de la bidépartementalisation au motif qu’elle valorisera Bastia et le nord de l’île à compter du 1er janvier 1976. C’est aussi à cette période que les transports Corse-Continent sont reconnus comme un service public subventionné par l’État. Mais les prix à la consommation ne baisseront pas…

En 1993, sous le règne de Paul Natali, l’institution célèbre ses 150 ans. Dans une publication commémorative, le vice-président Camille Luciani se projette sur l’avenir : « La chambre de commerce et d’industrie de Bastia et de la Haute-Corse interviendra à la pleine mesure de ses moyens pour que la Corse soit dotée d’un statut fiscal spécifique adapté à ses besoins, permettant aux agents économiques de l’île, population et entreprises confondues, de vivre et de travailler à égalité de chances avec le reste de la communauté nationale. » Les vœux pieux sont très résistants.

JEAN-MARC RAFFAELLI

LES CHIFFRES

35 508
Le nombre de passagers du port de Bastia en 1946.

140 000
Le nombre de tonnes de marchandises qui transitent par le port en 1952.

64 596
Ce sera très précisément le nombre de jours d’existence de la chambre de commerce de Bastia et de la Haute-Corse à la date de demain, jour de sa disparition par fusion avec les autres chambres.

Dans le marbre…

Dans le hall du palais consulaire, les présidents sont gravés dans le marbre.

  • Louis Bertarelli (1843-1847)
  • François Lota (1848-1851)
  • Antoine Pierangeli (1851-1852)
  • Jacques Gregorj (1853-1859)
  • Joseph Valery (1859-1877)
  • Sébastien Gregorj (1878-1886)
  • Jean-Jacques Ajaccio (1887-1906)
  • Dominique Thiers (1907-1910)
  • Philippe de Suzzoni (1911-1916)
  • Gaston Fantauzzi (1917-1928)
  • Joseph Gregorj (1929-1931)
  • Louis Gentili (1932-1938)
  • Louis Orenga (1939-1945)
  • Antoine Damiani (1946-1955)
  • François-Marie Luigi (1956-1959)
  • Robert Pelissier (1959-1967)
  • Pierre Biancarelli (1968-1970)
  • Jean Lançon (1971-1983)
  • Charles Ottaviani (1983-1985)
  • Paul Natali (1986-1999)
  • Jean Femenia (1999-2008)
  • Paul Trojani (2008-2016)
  • Jean Dominici (depuis 2016)

Paul Natali : « Si on s’en donne les moyens, tout est possible »

Quand les gens le croisent à Borgo ou ailleurs, on l’appelle toujours respectueusement « Président ». Un titre que cet autodidacte âgé aujourd’hui de 86 ans n’a pas usurpé.

Sur le plan professionnel, Paul Natali a longtemps été à la tête d’une des plus puissantes entreprises du BTP de Corse après avoir commencé le métier comme modeste conducteur d’engins de chantier.

En sa qualité de président du Sporting, il a écrit les plus belles pages du Livre d’or des Bleus, celles de l’épopée européenne 77/78, d’autant plus précieuses dans la mémoire des supporters que le club a été brutalement déclassé.

Membre influent de la famille libérale, il a accompli plusieurs mandats politiques, conseiller général du canton de Borgo, président du conseil général du département de 1992 à 1998, celui de la reconstruction du bâtiment avec son impressionnante coupole, puis, jusqu’en 2005, sénateur de la Haute-Corse, membre de la commission économique.

L’homme des grands travaux

L’économie, c’est son domaine de prédilection et si nous l’avons rencontré pour partager ce regard porté sur le passé de la CCI 2B, c’est qu’il en a assumé la présidence pendant près de quatorze ans. Entouré d’un solide pool d’entrepreneurs, parmi lesquels Jean-Jacques Nicolaï, Jean-Dominique de Gentili et Vincent Ponzevera.

C’est probablement sous son ère qu’ont été réalisés les plus gros investissements bien qu’il ait fallu traverser la tempête sociale de 1989 encore gravée dans toutes les mémoires – et pas seulement celles des syndicalistes – pour son retentissement national.

« À l’époque, nous n’avions pas de subventions publiques, mais nous avions réussi à capter des crédits de l’Europe sur la base de dossiers solides d’investissements, et j’avais enjoint le groupe Corsica Ferries de Pascal Lota de s’acquitter de la taxe relative au transport maritime international. Grâce à une équipe consulaire forte et soudée, le budget a été géré efficacement et nous avons contribué à donner un nouveau souffle à l’économie de Bastia et de tout le département, notamment en sauvant de nombreuses entreprises menacées de faillite. »

Parmi toutes les opérations, il évoque de grands travaux au port de commerce de Bastia et à l’aéroport de Poretta, l’extension du palais consulaire, la création de la Foire de Bastia, la création de l’Institut méditerranéen de formation à Borgo et des zones d’activités dans la région bastiaise.

Au début des années 90, il a été dans le collimateur des pouvoirs publics. Le ministre délégué au Budget, Michel Charasse, avait dépêché une inspection générale en mode commando suivie de perquisitions. « Dans ma vie, j’ai été confronté à des procédures judiciaires. Celle-là a été la plus spectaculaire et la plus médiatique mais elle n’avait débouché sur rien. En tant que président de la chambre, je n’ai jamais touché un centime d’indemnité. J’ai toujours affronté les épreuves avec une sérénité inébranlable. »

Paul Natali voit se profiler la fusion sans nostalgie particulière. « Le défi de cette régionalisation est de trouver le meilleur équilibre entre le Nord et le Sud au niveau de l’organisation et de l’investissement. Il faut compenser la perte de ressources par la recherche d’efficacité dans les actions. Si on s’en donne les moyens, tout est possible en matière économique, y compris construire un nouveau port car l’actuel est arrivé à saturation en termes de capacité d’accueil et de sécurité. La Corse a tous les atouts d’un modèle économique vertueux pour être une destination toute l’année et en matière d’innovation. Je sais par expérience que dans les moments difficiles, on sait se serrer les coudes et faire preuve d’imagination. La performance est toujours question de confiance et de détermination. »

Paul Natali sait de quoi il parle.