[CORSE-MATIN] « L’avenir c’est l’union des forces »

[CORSE-MATIN] « L’avenir c’est l’union des forces »

 

Jean Dominici. Le président de la CCI 2B explore, au niveau de la stratégie et des moyens, un thème qui n’a pas encore été abordé : la création de la chambre de commerce et d’industrie de Corse au 1er janvier prochain et l’étape suivante prévue à court terme, son rattachement à la collectivité de Corse. Et d’autres sujets « chauds ».

La fusion des trois chambres sera effective le 1er janvier 2020. Elle se prépare sans heurts ?

Il s’agit d’une union au sein d’un modèle intégré avec le regroupement de nos forces, moyens et ressources au plan régional, un projet que nous avions anticipé dès l’annonce de la création de la collectivité unique en 2015 et qui vient d’être acté par un décret du 22 août 2019. L’idée est de nous réformer, d’améliorer l’efficacité et la robustesse de notre réseau afin de le préparer aux nombreux défis qui l’attendent. Nous travaillons en étroite concertation avec nos collègues de Corse-du-Sud, tant élus que techniciens. Je salue à ce titre l’engagement de mes collègues, les présidents Nicolaï et Marcaggi, entièrement mobilisés à la réussite de nos projets communs. Nous venons d’ailleurs de recevoir un courrier de félicitations et de soutien du ministre Bruno Le Maire pour nos efforts de restructuration et de préparation de l’avenir. Seules trois régions, l’île de France, les Hauts de France et la Corse, sont parvenues à accéder à ce nouveau modèle.

Le personnel peut-il être rassuré : ni mobilité imposée ni plan social ?

Un des objectifs de la réforme est bien celui de conserver notre format social. Nos collaborateurs n’ont pas démérité, bien au contraire, je rappelle volontiers qu’une analyse comparative nationale nous place en tête des CCI les plus performantes, et il aurait été profondément injuste de voir, comme sur le Continent, les personnels servir de variable d’ajustement budgétaire. Ça n’est pas notre conception des relations humaines et des responsabilités qui sont les nôtres. Pour préparer l’avenir, mieux vaut concentrer ses forces que les disperser.

Quel est l’intérêt de conserver des chambres locales à Ajaccio et Bastia ?

« Les personnels ne seront pas la variable d’ajustement budgétaire  » Au-delà de renforcer une chambre unique aux côtés d’une collectivité unique, le modèle vise aussi à conserver un maillage et une représentativité de terrain. C’est pour cela que nous avons choisi de conserver des CCI Locales qui ne seront d’ailleurs pas confinées à Ajaccio et Bastia. La Corse est bien plus grande que ça, chaque territoire mérite qu’on s’y consacre, a fortiori les plus excentrés ou les plus ruraux. Le rôle de ces CCI Locales sera de veiller à cette nécessaire et précieuse proximité.

Où sera le siège de la CCI de Corse ?

Il a été fixé à Bastia par un décret du Premier ministre le 21 décembre 2011 après un avis conforme de l’Assemblée de Corse. Notre ambition première est d’être présent avec la même intensité, le même souci d’équilibre sur tous les points du territoire pour la gestion des ports et aéroports, nos centres de formations et de nos antennes décentralisées. L’avenir n’est ni au campanilisme ni à la rivalité, la Corse est une toute petite région économique et nous avons besoin, pour la tourner vers l’extérieur, de lui donner une énergie que seule la conjugaison de toutes nos forces et tous nos talents permettra d’obtenir. Rien n’est possible dans la division.

Qui en sera le président ?

Nous avons fait le choix de mener cette réforme en cours de mandat. Ce n’était pas le choix le plus facile, nos collaborateurs y travaillent d’arrache-pied afin de préparer un renouvellement début 2022 sur de nouvelles bases et donc donner aux générations consulaires futures un nouvel outil, un nouveau véhicule institutionnel prêt à fonctionner. Nous allons nous réunir avec nos collègues élus avant la fin de l’année pour nous concerter et répartir les responsabilités de manière équilibrée. Les choix du nouveau bureau et du nouveau président seront consensuels, collectifs et résolument orientés vers le même objectif de consolidation du réseau.

Les missions sont-elles appelées aussi à évoluer ?

Nous le souhaitons vivement. En plus de nos missions traditionnelles que sont la gestion des équipements délégués, ports et aéroports, la formation, l’accompagnement des commerçants, des entreprises et des territoires, nous souhaitons être beaucoup plus engagés dans les dossiers cruciaux pour la Corse que sont l’emploi et le développement durable.

Pour quelles raisons souhaitez-vous quitter le réseau national pour vous placer sous la tutelle de la collectivité de Corse ?

Même en cas de rattachement, nous ne souhaitons en aucun cas quitter le réseau consulaire, nous voulons y rester en développant un modèle viable et spécifique à la Corse. Mais le gouvernement mène une réforme nationale qui vise à réduire de 75 % les ressources publiques des CCI, les privatiser et les orienter vers le secteur concurrentiel. Cette réforme n’est pas applicable à un tissu économique comme le nôtre, composé pour l’essentiel de TPE, qui a nettement plus besoin de soutiens que de facturations. Il nous faut donc retrouver dans la mise en oeuvre des politiques publiques de la collectivité notre place d’opérateur public de terrain en faveur de l’économie que l’État ne souhaite plus attribuer aux CCI au plan national.

Si c’est le cas, dans quelles conditions et quand ce transfert pourrait intervenir ?

L’article 46 de la loi Pacte donne un an à l’État, la collectivité de Corse et aux réseaux consulaires pour étudier les conditions de ce transfert. Nous souhaitons que cette étude soit la plus complète et la plus rapide possible sur la base du scénario proposé en mars 2018 au gouvernement par l’Inspection générale des finances. Notre objectif est de compléter les phases de décentralisation au cours desquelles l’État a confié progressivement à la Corse l’ensemble de ses prérogatives en matière d’économie, d’export, de tourisme, de transport, de formation professionnelle, en gardant dans son giron les CCI qui sont des outils de mise en oeuvre de ces compétences transférées. Il s’agit donc de mettre le droit en cohérence avec les faits. L’exemple le plus spectaculaire est celui des ports et des aéroports dorénavant propriétés de la collectivité de Corse et gérés à ce jour par des CCI, toujours établissements publics de l’État.

Pourquoi le gouvernement a-t-il donné son feu vert ?

Bruno Le Maire et plus encore les services déconcentrés de l’État, sous l’autorité de la préfète, ont parfaitement compris la pertinence et l’intérêt de notre initiative et ils ont répondu favorablement à la demande du président Simeoni formulée dans ce sens en septembre 2018. Le Parlement et l’Assemblée de Corse devront délibérer pour entériner ce rattachement sur la base des conclusions de l’étude. Je ne vous cache pas que nous sommes confiants dans le discernement et la sagesse des uns et des autres, cette réforme fait sens et s’inscrit pleinement dans le cadre général d’amélioration de l’efficacité de l’organisation des pouvoirs publics que tout le monde appelle de ses voeux.

L’objectif de la future CCI de Corse n’est-il pas de conserver la concession des ports et aéroports qui arrive à échéance en 2020 ?

L’objectif est triple : accroître la solidité du modèle face aux coupes budgétaires, préparer le rattachement à la collectivité de Corse et consolider notre positionnement pour conserver et développer la gestion des ports et aéroports, notre coeur de métier historique. Nous disposons d’équipes, de savoir-faire et d’expertises, reconnus par tous les audits et toutes les évaluations. Bien évidemment, nous entendons continuer à gérer les concessions, mais également nous positionner comme un acteur majeur du domaine tant au plan national et qu’au plan méditerranéen.

Quel est justement le bilan de la saison ?

Le bilan n’est pas bon. La saison 2019 est la première depuis plus de cinq ans à enregistrer une baisse de fréquentation, ce qui a généré chez nos collègues du secteur touristique une réduction de leur chiffre d’affaires de l’ordre de 15 % en moyenne. Le repli est particulièrement marqué sur le transport maritime. Sans l’apport aérien des low cost nationaux et étrangers que nous avons fortement contribué à attirer ces dernières années, le bilan aurait été encore plus mauvais.

Comment expliquez-vous ce recul de l’activité touristique ?

On nous a objecté les phénomènes calendaires ou météo, les conséquences des mouvements des Gilets jaunes. Plus sérieusement, on observe surtout une montée en puissance de nos concurrents partout en Méditerranée mais aussi ailleurs, au Portugal ou au Maroc mieux placés en prix d’approche et de séjour grâce à des législations différentes et des outils de promotion plus puissants et mieux financés que chez nous. L’exemple des îles Canaries est édifiant avec plus de 5M€ consacrés par la région au soutien de l’ouverture de lignes aériennes internationales. Le risque est que la saison ratée en 2019 ne soit pas un phénomène conjoncturel mais le début d’un cycle structurel de décrochage de la destination.

Le projet Portu novu de Bastia, il progresse ou bien il piétine ?

Lundi a lieu la mise en place du comité de pilotage sous l’égide du président Simeoni, un chef de projet a été désigné depuis quelques mois et des réunions de travail techniques sont organisées très régulièrement. Avec mon collègue Stefanu Venturini, nous sommes témoins d’une volonté nouvelle d’avancer concrètement et nous saluons la fiabilité de la méthode.

Vous allez enfin agir contre la pollution des navires ?

Nous sommes en passe, en partenariat avec la CCI 2A et les compagnies, de mettre en service de nouveaux équipements pour alimenter en énergie électrique les navires en escale, d’abord avec des générateurs fonctionnant au GPL puis par le raccordement au réseau public de distribution en partenariat avec EDF. Plus que jamais nous sommes engagés pour que les activités économiques soient gérées en conciliant développement et acceptabilité environnementale, surtout quand il s’agit d’enjeux de santé publique comme c’est le cas en matière de pollution atmosphérique.

À votre initiative, le cabinet Goodwill-management a diligenté une étude relative aux surcoûts cachés subis par les entreprises corses. Les promesses de Bercy sur des coups de pouce fiscaux ont-elles été tenues ?

Nous avons diligenté deux études Goodwill et même une troisième avec la Banque de France. Toutes confirment ce que I’on savait déjà de manière empirique : l’insularité pénalise les activités économiques. Mais elles ont surtout permis de chiffrer ces surcoûts à plus de 10 % du chiffre d’affaires des entreprises en moyenne régionale, ce qui n’avait jamais été fait Le maintien du Crédit impôt investissement, la création de la Zone de développement prioritaire, l’évolution du Crédit impôt innovation et recherche vont dans le bon sens. Cependant, entre l’estimation minimale à 700 M€ par an pour les surcoûts liés à l’insularité et les avantages fiscaux évalués à 400 M€ par l’administration tous bénéficiaires confondus, le compte n’y est pas.

Ça peut encore évoluer ?

On s’y attelle et nous ne sommes pas les seuls. Le député Michel Castellani s’est fortement engagé sur ce dossier à l’occasion de la discussion parlementaire du projet de loi de finances 2020 pour améliorer les dispositifs gouvernementaux de l’année dernière.

Faire de la Corse une grande zone franche, ce n’est pas un nouvel appel d’air pour des affaires douteuses ?

La précédente zone franche d’Alain Juppé avait permis de restaurer la situation fiscale et sociale des entreprises et donc, au contraire, favorisé une généralisation des comportements vertueux. J’ajoute que le fait de compenser nos handicaps insulaires et de nous mettre ainsi à égalité de chance avec les commerces et entreprises continentales n’est pas une affaire douteuse mais un principe moral de justice et d’équité.

Au final, le fait de passer d’une tutelle étatique à une tutelle politique, naturellement exposée à des alternances de pouvoir, ce n’est pas risqué pour la stabilité et la crédibilité de la CCI de Corse ?

Je vous rappelle que les ministres de tutelle sont également soumis aux alternances de pouvoir. Mais le plus important n’est pas de choisir la configuration la plus confortable pour nous, ce qui doit primer, c’est l’efficacité des institutions et de leurs organisations pour les commerçants, les chefs d’entreprise, les acteurs économiques. L’État a transféré toutes nos compétences à la collectivité de Corse, il nous semble logique et de bonne gestion des affaires publiques de transférer les outils qui vont avec. Quant à la crédibilité de la CCI de Corse, elle dépendra beaucoup plus de son travail et de ses résultats que de l’identité de la tutelle.


Chute d’attractivité de la destination Corse : « Créer une taskforce »

On évoquait tout à l’heure le mauvais bilan de la saison. Une récente enquête nationale montre que la Corse a beaucoup perdu de son attractivité. Pourquoi selon vous ?

Selon cette étude du groupe Alliance 46.2, la Corse présente la particularité d’être la première parmi les 13 régions métropolitaines en performance touristique devant Paris et l’île de France, mais seulement la dixième en attractivité de l’offre, derrière le Centre Val de Loire. Ce qui, en clair, conduit à admettre que la Corse performe plus par une surcote subjective que lui accordent ses clients que par sa propre politique d’attractivité basée sur les investissements et activités publiques et privées du secteur. Chacun comprendra la très grande fragilité de cette situation qui peut se retourner au gré des effets de mode ou des renversements d’opinions ou, plus grave encore, se dissiper rapidement devant l’émergence de nouvelles concurrences. C’est d’ailleurs malheureusement ce qui semble se dessiner cette saison.

Comment la CCI de Corse pourrait contribuer à y remédier ?

Une réaction forte et coordonnée des acteurs pour éviter un décrochage complet est indispensable pour ne pas dire vitale concernant, je le rappelle, une activité qui représente 30 % de notre PIB. Elle doit se concevoir sur quatre niveaux.

Premier niveau : prendre des mesures d’urgence pour soutenir la trésorerie des professionnels et les aider à surmonter les deux saisons, 2019, qui vient de passer, et 2020 qui s’annonce du même tonneau, avec des reports d’échéances, des prêts à taux zéro avec différés de remboursements et des allégements de charges.

Deuxième niveau : dynamiser sans attendre les flux de transports, principalement en début de saison en soutenant les compagnies maritimes et aériennes dans leurs efforts de programmation et leurs campagnes de promotion.

Troisième niveau : accompagner les acteurs et les territoires dans leurs initiatives pour renforcer leur attractivité, ainsi que les porteurs de projets d’investissements touristiques, en termes d’activités et d’infrastructures. Il ne faut plus se contenter de vivre sur les acquis ou miser sur le soleil mais élargir l’offre dans tous les domaines, la mer, la montagne, la culture, le sport, le patrimoine, etc., le tout dans une dimension écologique.

Quatrième niveau, enfin, le plus important sans doute : constituer une taskforce régionale avec la collectivité de Corse, l’agence de tourisme, l’Adec et l’office des transports pour renforcer le positionnement de la destination Corse face à ses concurrents.

Il faudra encore mobiliser beaucoup d’argent…

Les moyens se mutualisent et ils doivent se hisser à la hauteur des ambitions et des enjeux économiques. La situation est préoccupante mais elle n’est pas encore irréversible. L’essentiel est de ne pas baisser les bras, de faire preuve de lucidité, et surtout d’un engagement collectif sans faille pour éviter une crise qui nous guette et dont personne ne peut mesurer aujourd’hui la profondeur et la nocivité des effets.


« Des accusations graves et infondées »

Que répondez-vous à ceux qui ont laissé entendre que la gestion des CCI était sulfureuse ?

Je ne leur répondrai pas. Les réponses ont déjà été données à qui voulait bien les entendre par la Chambre régionale des comptes, l’Inspection générale des finances et les différents corps de contrôle et cabinets d’audits qui, nombreux, se sont penchés sur notre gestion. Je leur conseillerai plutôt de balayer devant leur porte, pour certains même de déblayer devant leur porte avant de proférer des accusations aussi graves qu’infondées même si le contexte préélectoral est propice à ce type de dérapages. J’ai l’honneur de représenter 11 000 chefs d’entreprise et commerçants, plus de 400 collaborateurs et 40 élus dont la probité et l’honnêteté reconnues ne peuvent souffrir d’être prises en otage par des candidats à une élection municipale ou à une existence médiatique. J’y veillerai scrupuleusement, sur le terrain judiciaire s’il le faut.

Dominique Bucchini, qui a présidé la Commission violence de l’Assemblée de Corse, n’a-t-il pas raison de dire qu’il faut séparer le politique de l’économique ?

Ce qu’il faut séparer à mon avis, c’est surtout le bon grain de l’ivraie, en politique comme en économie. Il est grand temps que nous remettions l’église au centre du village, la violence doit être combattue quand elle se manifeste, c’est une évidence ! Mais elle doit aussi et surtout être anticipée pour éviter qu’elle ne se manifeste. Les valeurs morales de solidarité, d’honnêteté et de travail sont, avec l’application du droit, les meilleurs moyens de structurer une société juste, saine et équilibrée.

JEAN-MARC RAFFAELLI

 

 


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